Marie Hélène Pioche



Photo de Marie Hélène

« Pour faire un peintre, il faut beaucoup de science et beaucoup de fraîcheur » (Claude Lévi-Strauss)

Décidément, les idées reçues ont la vie dure. Contre toute évidence, beaucoup continuent de croire que l’histoire de l’art est linéaire, que la peinture est un genre désuet, et que la photographie a définitivement dévalorisé la figuration réaliste. MHP appartient à cette famille d’artistes qui, dans les marges de la mode, contribuent à réfuter - discrètement, silencieusement - cette vision simpliste. Et qui affirment avec talent et obstination une autre conception de la pratique artistique, plus profonde et plus subtile.

Pour MHP, la peinture n’est pas une profession, elle n’aspire pas à y trouver un quelconque statut social, ayant délibérément choisi d’assurer autrement ses moyens d’ existence. Mais à l’inverse, elle n’appartient pas à cette catégorie de pratiques de loisir qui n’ont pas d’autre enjeu que d’occuper le temps libre de façon ludique. C’est, bien plus profondément ancré dans son être, le prolongement naturel, en acte, d’une relation méditative au monde et tout particulièrement d’un lien très puissant à cette «vie silencieuse» des êtres et des choses, qu’elle ne cesse de contempler, d’interroger, d’admirer.

Elle ne méprise pas la technique; son travail est lent, patient, exigeant; elle sait se fixer un but et se donner le temps et les moyens d’y parvenir. Mais pour elle, la technique n’est pas une fin en soi, elle n’est pas là pour faire la démonstration d’un savoir-faire (même si celui-ci est incontestable), mais pour se mettre au service d’un but qu’on peut dire spirituel, qui est de capter dans le réel ce qui échappe tout autant au regard distrait qu’à l’enregistrement mécanique de la photo. Et de tenter de fixer sur la toile cette essence mystérieuse du sujet, dans un jeu savant de couleurs, d’ombres et de lumières, de transparences et de reflets, qui lui confèrent cette présence que la vision directe ou mécanique est incapable de saisir.

En cela, elle se situe bien évidemment dans un courant d’inspiration classique, qui traverse les siècles. Classique, non pas au sens d’une obéissance à des règles formelles, ce qui ne peut que déboucher sur un passéisme stérile. Mais au sens d’une éthique, qui privilégie le respect du sujet sur l’expression de la subjectivité; en d’autres termes, le souci d’une certaine vérité objective qui suppose une certaine mise en retrait du Moi, plutôt que la recherche de l’originalité, au sens narcissique que cela peut prendre.

La non-linéarité de l’histoire de l’art, l’anachronisme qui perturbe le désir de logique, l’intemporalité qui contrevient à l’idée de progrès (qui n’a aucun sens dans ce domaine), ce sont des dimensions consubstantielles à l’esprit et à la pratique artistiques qu’on ne peut ignorer si l’on veut apprécier les œuvres et comprendre le monde l’art dans sa globalité. On peut regretter qu’elles soient déniées, refoulées ou moquées du fait du culte fanatique de la modernité et de l’aveuglement à la dimension du temps et de l’histoire. Il est heureux que des artistes tels que MHP nous offrent une échappée vers ce qu’on appelait autrefois la délectation, pour désigner une jouissance authentique et complète, affective et intellectuelle.

Cette manière de concevoir la peinture ne place pas l’artiste dans le «main stream» contemporain, c’est évident. L’indifférence aux injonctions du présent et de la mode, qui est le garant de l’indépendance de la démarche, implique une certaine coupure d’avec les

aspects sociaux - l’exposition, le marché, la critique -, cela ne fait pas vraiment partie de ses préoccupations. Et le relatif isolement qui en résulte n’est pas forcément toujours facile à assumer; mais de cet acte solitaire, il préserve l’essentiel- sa signification profonde, la joie à l’accomplir.

Dans la peinture de MHP, la présence humaine est plutôt rare – le plus souvent des silhouettes lointaines, des corps noyés dans les drapés, des artefacts sous forme de jouets ou de figurines. Quelques exceptionnels portraits, qui d’ailleurs datent d’une période de recherche, dans laquelle MHP explorait diverses voies. Elle avoue aujourd’hui une certaine réticence à traiter du visage humain. C’est sans doute moins les problèmes techniques que pose le sujet, que la difficulté à lui trouver sa juste place dans une vision du monde où ce sont d’autres formes de vie, plus humbles, qui méritent davantage l’attention du peintre. Le sujet humain est déjà tellement bien servi, n’est-ce pas?

La vie animale est plus présente - bestioles discrètes, tortue, poisson rouge, merle familier -. Comme si elle remontait le cours de l’évolution, sa prédilection va au végétal, sous toutes ses formes - feuillages, légumes, fruits et fleurs -, toutes ces vies minuscules qui sont l’objet de sa sollicitude, dans la peinture comme dans la vie courante, où elle les observe, les soigne, leur parle. Ainsi ce pauvre petit bouquet desséché, abandonné dans un oratoire de Prague, dont la représentation derrière des vitres sales, chargée de résonances mélancoliques, est aussi une sorte de rédemption. Dans cette vision en quelque sorte panthéiste de l’univers visible, les objets dits inanimés (verres, poteries, tissus,etc) , que le poète créditait d’une âme, recueillent eux-aussi leur part d’affection, et de travail en proportion.

On n’en finirait pas de commenter chaque tableau, qui bien qu’heureusement dépourvus de toute intention de message, n’en sont pas moins riches d’allusions, de références, de signes et de symboles- pour qui veut bien prendre le temps de les regarder vraiment. Ce qui n’a rien d’étonnant, dans la mesure où ces images se rattachent à la grande tradition de la «Still Life», cette forme de réalisme qui s’attache à rendre visible ce qui ne l’est pas- cette «âme de la chose» en rassemblant dans sa représentation ce que l’on voit et ce que l’on sait, réconciliant ainsi le visible et l’intelligible. L’imitation – au sens classique de la «mimesis» - bien loin d’être l’exercice scolaire dont il est devenu de bon ton de l’accuser, trouve sa véritable vocation: célébrer cette «vérité intérieure» de l’objet dont parle Chardin, le mystère indéchiffrable de sa présence.

Ces pommes du tableau, par la grâce de la figuration amoureuse et savante qui en est faite, on ne les verra plus comme avant dans la réalité; la peinture nous donne l’opportunité d’y découvrir ce que l’habitude, la distraction, nous empêchaient de percevoir, leur beauté singulière, leur étrangeté aussi, comme toute chose de ce monde lorsqu’elle apparaît sous un jour nouveau. C’est ainsi qu’on peut comprendre la fameuse formule d’Oscar Wilde, selon qui «la Nature imite l’Art».

Ainsi, ce plus d’intensité de vie que MHP se donne dans la méditation active qu’est pour elle l’exercice de la peinture ne se résume pas à la jouissance esthétique; c’est tout le rapport éthique au monde dans la totalité de ses manifestations, et tous les choix que cela implique: l’attention, l’humilité, le respect, l’affection à l’égard de ce qui nous entoure. Et ce qu’elle se donne, elle nous le transmet, dans ce qu’elle nous offre généreusement, à voir et à contempler.

Joseph Kastenberg (juin 2017)

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